Le coeur des femmes

dans la littérature Beat

Guillaume Lecaplain, Libération Août 2018

Ainsi donc elles étaient quand même là. Et la Beat Generation n’était pas le cénacle masculin – et macho – que la légende a fabriqué autour des seules figures de Kerouac, Ginsberg et Burroughs. Dans une nécessaire et passionnante anthologie, Annalisa Marí Pegrum et Sébastien Gavignet ont réuni et traduit des dizaines de poèmes d’auteures inconnues qui faisaient – de très près ou d’un peu plus loin – partie du mouvement qui a révolutionné les lettres américaines dans les années 60.

Qui connaît Elise Cowen, homosexuelle rebelle suicidée à 28 ans ? Mary Norbert Körte, qui quitte son couvent après avoir assisté à une conférence de Ginsberg ? Joanne Kyger, dont l’écriture est marquée par les expériences de prises de stupéfiants et le bouddhisme ? Diane di Prima, arrêtée par le FBI pour obscénité en raison de ses écrits ? Hettie Jones, juive qui se marie en 1958 – premier scandale – dans un temple bouddhiste avec – deuxième scandale – un artiste afro-américain, LeRoi Jones ?

Dans les années 50 et 60, ces femmes ont partagé les expériences ou la vie de ceux que l’histoire littéraire a seulement retenus. Comme eux, leurs textes sont marqués par toutes les caractéristiques de la Beat Generation : une langue hachée influencée autant par les rythmes du jazz que par la prise de drogues diverses, une crudité dans la description de la sexualité, un goût pour le voyage et une quête spirituelle.

Mais elles ont quelque chose en plus : rebelles, elles le sont aussi en tant que femmes dans une société américaine encore alors très globalement sexiste. Certes, les écrivains connus de la Beat Generation cassent les codes littéraires et donnent à lire leurs errements et leurs fantasmes, mais il était autrement plus révolutionnaire d’écrire au début des années 60 un poème comme “J’ai mes règles” (Diane di Prima) ou “Poème Dieu/Amour” (qui fut d’ailleurs censuré pour obscénité) dans lequel Leonore Kandel écrit en 1966 : “Ta bite s’élève et palpite dans mes mains / une révélation / comme en vécut Aphrodite.” Quelle femme écrivain décrit aussi crûment le désir féminin à la même période ?

Voilà qui explique l’absence totale de postérité de ces femmes, relativement peu éditées à l’époque et encore moins rééditées. “L’art restait l’apanage des hommes”, écrivent Annalisa Marí Pegrum et Sébastien Gavignet, qui prennent le soin d’accompagner leur recueil d’une biographie succincte de chacune des dix poètes. “Les femmes, elles, étaient avant tout les gardiennes du foyer, les concubines, ou bien les petites mains qui restaient à l’œuvre derrière les “grands” hommes. De façon consciente ou inconsciente, sous les poids des attentes de la société, elles ont laissé leur place.” Parfois elles ont été simplement censurées. Après la mort d’Elise Cowen en 1962, ses proches choqués brûlent ses poèmes. Il n’en subsiste plus aujourd’hui qu’un carnet, publié seulement en 2014. Extrait : “Je voulais une chatte de plaisir doré / plus pure que l’héroïne / A l’intérieur de laquelle t’honorer / Un cœur assez grand pour t’enlever / tes chaussures & étendre / L’anatomie de l’amour”.

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