Le festin nu

Extraits

Je courais à côté de mon corps, essayant d’arrêter tous ces lynchages avec mes pauvres doigts de fantôme… Parce que je ne suis qu’un fantôme et je cherche ce que cherchent tous mes semblables – un corps – pour rompre la Longue Veille, la course sans fin dans les chemins-sans odeur de l’espace, là où non-vie n’est qu’incolore non-odeur de mort. Et nul ne peut la flairer à travers les tortillons rosâtres des cartilages, lardés de morve de cristal et de la merde de l’attente et des tampons de chair noire qui filtrent le sang…

Je touchai la veine du premier coup. Une colonne de sans jaillit dans la seringue et resta un bref instant aussi raide et lisse qu’une cordelette rouge tendue aux deux bouts. Je pressai le piston avec mon pouce et sentis la came s’enfoncer dans mes veines pour nourrir des millions de cellules affamées, pour redonner force et acuité à chacun de mes muscles, à chacun de mes nerfs. Les deux autres regardaient toujours ailleurs.

Mourir de honte est une spécialité des Indiens Kwakiutl et des Américains du Nord – ailleurs, on se contente de dire : “Zut alors!” ou “Son cosas de la vida!” ou encore : “Allah le Tout-Puissant m’a couillonné une fois de plus!

“Les écrivains parlent de l’odeur douceâtre et fiévreuse de la mort alors que le premier camé venu te dira que la mort n’a pas d’odeur, et en même temps qu’elle exhale une odeur qui coupe le souffle et fige le sang… non-odeur sans couleur de la mort… nul ne peut la humer à travers les volutes roses et les filtres de sang noir de la chair… l’odeur de mort est tout ensemble odeur indiscutable et complète absence d’odeur… c’est cette absence qui frappe tout d’abord l’odorat parce que toute vie organique a une odeur… “

“Joan hésite l’espace d’un instant, puis sourit. Elle prend le verre d’eau posé sur le meuble de rangement et le place sur sa tête. Martin cesse de psalmodier et, bouche bée en plein milieu d’un Om, regarde le couple. D’une main qui tremble, Lee vise le verre. Il tire. Joan tombe vers le lit, puis s’écroule par terre. Elle n’a qu’un petit trou rouge à gauche du front. Le verre, intact, roule et décrit des cercles concentriques prés de la tête de Joan. Lee regarde la scène sans y croire. Martin tombe à genoux prés de Joan et lui prend le pouls. Lee sait qu’il n’y a plus rien à faire. Il se relève du lit, glisse le revolver dans sa poche et sort de la pièce en courant.”

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