Le mouvement Beat

Allen Ginsberg

Pour commencer, l’expression «Beat Generation» est née d’une conversation avec Jack Kerouac et John Clellon Holmes en 1950 ou 1951. Nous évoquions le passage des générations, rappelant ainsi le mirage de la «génération perdue». Kerouac rejetait la “génération” cohérente et a dit: “Ah, ce n’est rien d’autre qu’une génération rythmée!”

Ils ont discuté pour savoir s’il s’agissait d’une génération “retrouvée”, à laquelle Kerouac faisait parfois référence, ou d’une génération “angélique”, ou de divers autres épithètes. Mais Kerouac a écarté la question en disant: “Beat generation !”, ne voulant pas nommer ainsi la génération mais plutôt la dépersonnaliser. John Clellon Holmes a ensuite écrit un article à la fin de 1952 dans le New York Times intitulé “This is the beat génération.” Et cela a fait son chemin. Ensuite, Kerouac a publié de manière anonyme un fragment de « Sur la route dans le nouveau monde», une anthologie de poche des années 50 intitulée “Jazz of the Beat Generation” ou “Le jazz de la génération du rythme”. C’est ce qui a fait le nom et l’histoire du mouvement.

Deuxièmement, Herbert Huncke, auteur de The Evening Sun Turned Crimson,  ami de Kerouac, Burroughs et d’autres de ce cercle littéraire des années 1940, leur a présenté ce que l’on appelait alors le “langage hip”. le mot “beat” est un terme “souterrain” de carnaval, un termede la sous-culture, très utilisé à Times Square dans les années 1940.  “Man, I’m beat” signifiait “Je suis sans argent et sans lieu de séjour”. Cela pourrait aussi signifier «dans le froid hivernal, des chaussures pleines de sang et marchant sur les quais dans la neige en attendant qu’une porte de l’East River s’ouvre sur une pièce remplie de chaleur. . . ” Ou, comme dans une conversation : “ Voulez-vous aller au zoo du Bronx ? Non, mec, je suis trop beat, j’étais debout toute la nuit.” Donc, l’usage urbain de beat signifiait à l’origine épuisé, au bout du rouleau, l’air hagard, sans sommeil, les yeux écarquillés, perspicace mais rejeté par la société, par soi-même, par tous les moyens. Ou, comme on dit maintenant : fini en français, fini et défait, fini dans la nuit noire de l’âme ou le vague de l’inconnu. Fini mais ouvert. “Ouvert”, comme dans le sens de Walt Withman pour qui le mot “ouverture” équivaut à “humilité”. Beat a donc été interprété dans divers cercles comme signifiant à la fois vidé, épuisé et en même temps grand ouvert – perceptif et réceptif à une vision.

La troisième signification de beat a modifiée ultérieurement par Kerouac qui en considérait l’usage abusif dans les médias pour lesquels le terme signifiait “battu”, sans l’aspect d’humilité ou de rythme comme celui du tambour. Ni l’aspect “The beat goes on”. Autant d’erreurs d’interprétation ou d’étymologie. Kerouac, dans diverses conférences, interviews et essais, a tenté d’indiquer le sens correct du mot en indiquant la racine : “être” comme dans “béatitude” ou “béat”. Dans son essai Origines de la Beat Generation, Kerouac le définit ainsi : “C’est une définition ancienne de la culture populaire, tout en en étant une tardive de la sous-culture” Il a clarifié son intention, qui était beat comme béatifique, comme dans “nuit noire de l’âme” ou “vague de l’inconnu”, comme la nécessité du battement des ténèbres qui s’ouvrent à la lumière, comme le “sans âge” qui laisse la place à l’illumination religieuse.

La quatrième signification accumulée était “Littérature beat”. C’était un groupe d’amis qui avaient travaillé  ensemble sur la poésie, la prose et la conscience culturelle du milieu des années 1940 jusqu’à ce que le terme soit devenu populaire à la fin des années 50. Le groupe constitué de Kerouac, de William Burroughs auteur de Festin nu, de Herbert Huncke,  John Clellon Holmes auteur de Go ou The Horn, de moi-même, membre de l’Institut américain des arts et des lettres depuis 1976, de Philip Lamantia rencontré en 1948, de Grégory Corso en 1950, de Peter Orlovsky en 1954, et plusieurs autres personnes moins connues et pas toujours écrivains, notamment Neal Cassady et Carl Solomon. Neal Cassady écrivait à l’époque, mais ses œuvres n’ont été publiées qu’à titre posthume.

Au milieu des années 50, plusieurs écrivains de San Francisco comme Michael McClure, Gary Snyder ou Philip Whalen ont renforcé l’amitié et les productions littéraires de ce petit groupe par le biais d’affinités naturelles ou de modes de pensée. Ou encore d’un style littéraire voire d’une perspective planétaire. Lamantia et un certain nombre d’autres poètes moins connus tels que Jack Micheline, Ray Bremser ou le poète noir plus connu LeRoi Jones ont tous revendiqué le terme à un moment ou à un autre, avec humour ou sérieux mais avec sympathie. Tous ont été inclus dans des études générales de la littérature Beat notamment de Paul O’Neil dans le magazine Life ou d’Alfred Aronowitz dans une grande série parue dans le New-York Post en 1950.

Une partie de ce cercle littéraire comme Kerouac, Whalen, Snyder ou le poète Lew Welch, comme Peter Orlovsky, Ginsberg et d’autres, s’intéressaient à la méditation et au bouddhisme. La relation entre le bouddhisme et la Beat Generation peut être trouvée dans une étude scientifique sur le développement du bouddhisme en Amérique, intitulée Comment les cygnes sont arrivés au lac de Rick Fields.

Le cinquième sens de l’expression “Beat Generation” est l’influence sur les activités littéraires et artistiques des poètes, cinéastes, peintres et romanciers qui travaillaient de concert dans des anthologies, des maisons d’édition, des cinémas indépendants et d’autres médias. L’effet des groupes susmentionnés fut notoire : Robert Franck et Alfred Leslie dans le domaine du film et de la photographie, David Amram en musique, Larry Rivers en peinture ou encore Don Allen, Barney Rosset et Lawrence Ferlinghetti dans la poésie et l’édition. Associés à la culture bohème qui avait déjà une longue tradition, aux mouvements de jeunesse qui en ces temps-là grandissaient également et à la culture de masse et la culture de la classe moyenne de la fin des années 50 et du début des années 60, ces effets peuvent être caractérisés comme suit:

  • La libération générale: “révolution” ou “libération sexuelle”, “libération des gays”, “libération des noirs et “libération des femmes”,
  • Libération de la parole,
  • Décriminalisation de certaines lois contre la marijuana et autres drogues,
  • L’évolution du rythme du blues en rock and roll, devenu art majeur, comme en témoignent les Beatles, Bob Dylan et d’autres musiciens populaires influencés dans les années 1960 par les écrits de poètes et d’écrivains de la Beat Generation,
  • La diffusion de la conscience écologique, soulignée par Gary Snyder,
  • Opposition à la civilisation militaro-industrielle, comme souligné dans les travaux de Burroughs, Huncke, Ginsberg et Kerouac,
  • L’attention à ce que Kerouac a appelé, d’après Spengler, “la deuxième religion” se développant au sein d’une civilisation avancée,
  • Le respect de la terre et des peuples autochtones tel que proclamé par Kerouac dans son slogan de On the Road, “La terre est un Indien”.

L’essence de l’expression «Beat Generation» peut également être trouvée dans On the Road dans une autre phrase célèbre : “Tout m’appartient parce que je suis pauvre”.

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